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DOCUMENT – Le texte intégral de la conférence de Dominique de Villepin à Alger

« Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix » Conférence donnée à l’École Supérieure Algérienne des Affaires Monsieur l’Ambassadeur, cher Xavier, Mesdames, Messieurs, Je suis très heureux d’être ici parmi...

DOCUMENT – Le texte intégral de la conférence de Dominique de Villepin à Alger
Mahdia Chaouch
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« Réconcilier les silences : donner sa parole pour la paix »

Conférence donnée à l’École Supérieure Algérienne des Affaires

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Monsieur l’Ambassadeur, cher Xavier,

Mesdames, Messieurs,

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Je suis très heureux d’être ici parmi vous, dans ce lieu exemplaire de la coopération académique et diplomatique entre l’Algérie et la France. C’est également avec grand plaisir que je reviens à Alger. Je me souviens avec émotion de ma visite ici en 2002 en tant que Ministre des Affaires Etrangères, mais surtout de celle du président Chirac l’année suivante, alors même que nos deux pays évoquaient la création de l’Ecole supérieure algérienne des Affaires où nous nous trouvons réunis.

Il y a moins de quatre mois, Emmanuel Macron a effectué son premier déplacement présidentiel à Alger pour réaffirmer la vivacité des liens entre nos deux pays et détailler un certain nombre de propositions. Je salue sa démarche, mêlant franchise, ambition et apaisement, au contact des autorités politiques et de la société civile, notamment la jeunesse. Sa volonté s’est affichée clairement : aller de l’avant sans fuir les responsabilités qui incombent à chacun. Parmi les sujets évoqués, je retiens l’importance accordée à la stabilité régionale, en particulier en Libye et au Sahel, et la nécessité de consolider les relations économiques entre la France et l’Algérie, avec la création d’un fonds d’investissement conjoint. Sur le plan historique et mémoriel, le Président s’est montré résolu à de vraies avancées, rejoignant le candidat qui, en février 2017, avait osé des mots très forts pour qualifier l’histoire de la colonisation.  

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Parler avec vous de silence, le convoquer hors de la nuit ou du néant, c’est déjà atteler deux contraires en conciliant la parole et l’absence. C’est, en un sens, la vocation première de la diplomatie et de la politique : réduire les pesanteurs du renoncement ou des malentendus par le pouvoir du verbe et de l’échange. C’est là tout l’art d’ouvrir un espace de dialogue en cultivant des angles d’intimités silencieuses qui font l’énigme de tout peuple et de toute civilisation.

Le silence est un continent, avec ses reliefs et ses climats. Il n’y a pas le silence, mais des silences, avec des degrés, des intensités, des qualités, des sources infiniment diverses. C’est un continent qui s’étend et se développe, ensable les estuaires et les côtes. Se juxtaposent et s’entremêlent des silences différents.

Il y a les paroles interdites, quand le pouvoir impose sa seule parole – qu’on songe au silence de terreur qu’affrontait, avec de frêles mots, Ossip Mandelstam dans Tristia :

Dans le tonneau, l’étoile fond comme du sel
Et l’eau glacée se fait plus noire,
Plus pure la mort, plus salé le malheur,
Et la terre plus vraie et redoutable.

Il y a la parole perdue face au traumatisme du choc. C’est Adorno au lendemain de la guerre, qui nous dit qu’« écrire un poème après Auschwitz est barbare. ». Aujourd’hui même, face au risque nucléaire ou des attaques chimiques, le silence horrifié des uns ne cède qu’aux vitupérations des autres.

Il y a les paroles impossibles, tant on ne parvient plus à démêler les fils de son histoire ou de ses sentiments, incapable d’extraire du silence une vérité, s’efforçant sans cesse mais ramenant toujours des filets vides. C’est le silence de Pasternak lors d’une conférence à Moscou alors que s’abattait la répression avec les grands procès, silence uniquement brisé par la récitation du sonnet « XXXII » de Shakespeare.

Il y a les « paroles gelées », comme celles du Quart Livre de Rabelais, qui restent longtemps enfermés dans la glace, avant d’être ramenées subitement à la vie dans la chaleur du présent.  Ces paroles gelées, celles d’une langue appauvrie par l’usage et assenée par habitude, ce sont les instruments du statu quo, d’une résignation collective face aux risques de guerres.

Sous ces silences, se retrouvent toujours les mêmes passions : la honte, la peur, la colère. Je crois que toute parole vraie est une parole arrachée au silence, quand le bavardage, le vacarme à tue-tête ne servent qu’à couvrir le néant : néant d’idées, de visions, néant d’initiatives. J’ai consacré une part importante de ma vie à la parole, à la parole politique, à la parole littéraire, à la parole cherchant à faire surgir l’histoire parce que je croyais à cette nécessité d’arracher la parole au silence. 

Près de 200 ans après la conquête, plus de 50 ans après l’indépendance, et 20 ans après la guerre civile, où mieux qu’en Algérie peut-on prendre la mesure du poids de ces silences ? Où veut-on voir émerger avec autant de force le désir d’une parole libérée, d’histoires réconciliées, d’un récit apaisé ?

Pourtant, le spectre de la guerre hante toujours nos esprits, en Algérie, en France et ailleurs : partout le fleuve de la violence semble suivre son cours, et nous piéger dans ses redoutables rapides. Car pour réconcilier les silences, il faut déjà pouvoir s’affranchir du silence, et donc se libérer de la spirale des violences qui le provoquent et le nourrissent. C’est un cheminement aussi bien collectif que personnel, aussi difficile soit-il. Voilà l’enjeu pour chacun de nous aujourd’hui, pour pouvoir imaginer un avenir en commun.

Cette violence est l’héritière d’un monde inégal

Matrices d’un monde ébranlé et de ses blessures, l’inégalité, la force et l’humiliation nous ont conduit à une impasse. Aux silences marqués par le fer rouge de la violence, nous devons opposer la parole, la seule qui soit capable de nous montrer le chemin de la paix et de la réconciliation.

« Un pays sans mémoire est une femme sans miroir
Belle mais qui ne le saurait pas
Un homme qui cherche dans le noir
Aveugle et qui ne le croit pas ».

Car voilà, il n’est pas vrai que les silences guérissent les silences ni que l’oubli vaut réconciliation. Il n’y a que la parole qui guérisse et qui ouvre la possibilité du pardon. Je le dis en diplomate, en homme au long parcours politique, avec la conviction que cette parole doit être précisément une parole politique.

« Il y aura un cil, tourné vers le dedans de la roche, durci à l’acier du non-pleuré, le plus fin de tous les fuseaux

Il fait devant vous son ouvrage, comme si parce que la pierre existe, il y avait encore des frères. »

Mesdames, Messieurs,

Les silences nous tuent à petit feu. Ils augmentent ce qui nous sépare et amoindrissent ce qui nous lie. Ils nous tendent un piège : celui d’exacerber nos différences. Agir pour éviter l’écueil de la confrontation, de l’exclusion et de la violence nécessite dès lors que nous soyons tous à la hauteur, chacun d’entre nous.

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